À Goodwood, le célèbre illustrateur automobile transforme la vitesse, les lignes et les émotions en œuvres digitales. Avec son iPad comme carnet de croquis, il révèle une autre manière de regarder l’automobile.
Par Dominique Fontignies
Il faisait une chaleur presque tropicale à Goodwood cette année, lors du célèbre « Festival of Speed » ! La température caniculaire n’a pas empêché l’événement d’être à nouveau le succès automobile de l’été, de nombreuses marques de prestige ayant fait le déplacement dans le Sussex ! C’était aussi le cas de Bentley, dont le pavillon, situé en haut de la célèbre piste de course de côte, offrait une vue parfaite sur l’ensemble de la « fête » ! Parmi les « guest » de la marque, un artiste spécialiste de l’automobile : Stefan Marjoram. Il y a quelque chose de profondément britannique dans l’attitude de Stefan Marjoram. Une forme de discrétion, presque de timidité, qui contraste avec la reconnaissance internationale dont il bénéficie aujourd’hui. À Goodwood, au cœur du Festival of Speed qui se déroulait du 9 au 12 juillet, alors que les moteurs rugissent sur la célèbre montée et que les passionnés se pressent autour des automobiles les plus exclusives au monde, l’un des illustrateurs automobiles les plus appréciés de sa génération travaille presque en silence. Assis avec son iPad, concentré sur son écran, il observe. Il mesure. Il esquisse. Il efface. Puis, peu à peu, une Bentley apparaît sous son stylet numérique. Quelques lignes deviennent une silhouette, quelques ombres suggèrent un volume, quelques traits plus affirmés donnent naissance à une émotion. Cette scène résume parfaitement le parcours singulier de Stefan Marjoram, choisi par Bentley comme Artist in Residence lors du Festival of Speed. Sa mission : interpréter la nouvelle Bentley Flying Spur S et les modèles historiques de la marque avec son regard d’artiste, en capturant non seulement leur design, mais surtout leur présence. « Je n’ai pas été le meilleur artiste pendant la majeure partie de ma scolarité », confie-t-il avec cette modestie typiquement anglaise qui semble presque naturelle chez lui. « Ce n’était même pas moi le meilleur de ma classe. C’était mon ami Andrew. C’est donc une petite surprise d’avoir eu la carrière que j’ai eue… » Une phrase qui résume bien l’homme : un créateur qui n’a jamais suivi une trajectoire parfaitement planifiée, mais qui a construit son univers au fil des rencontres, des expériences et d’une passion intacte pour le dessin.
L’art de dessiner une Bentley
Durant tout le week-end, Stefan Marjoram arpente les allées de Goodwood, passant d’une Bentley centenaire à une création contemporaine. Cette confrontation entre passé et futur lui offre une perspective fascinante sur l’identité de la marque britannique. En dessinant successivement une Bentley historique et une Bentley moderne, il remarque une continuité presque invisible au premier regard : une même attitude, une même confiance, une même présence sur la route. « Elles ont toutes la même présence, la même assurance, la même posture. Chaque Bentley possède une qualité particulière que l’on pourrait appeler le luxe sportif », explique-t-il. Cette notion de sporting luxury semble être précisément ce qui l’intéresse. Car son travail ne consiste pas simplement à reproduire une voiture avec exactitude. Il cherche à révéler son caractère, cette impression subtile qui distingue une automobile exceptionnelle d’un simple objet industriel. Pour la nouvelle Flying Spur S, Stefan Marjoram adopte un langage graphique plus contemporain. Ses dessins deviennent plus puissants, plus contrastés, plus expressifs. La lumière particulière de Goodwood lui permet notamment de travailler les reflets de la carrosserie, avec une inspiration venue des grands designers automobiles américains des années 1950, qui réalisaient des esquisses spectaculaires sur papier noir Canson. Les Bentley modernes prennent ainsi une dimension presque sculpturale. Les surfaces brillantes, les volumes tendus et les jeux d’ombres deviennent des éléments graphiques à part entière. Pour les modèles historiques, son approche évolue. Il privilégie une esthétique plus classique, inspirée des dessins réalisés à la craie rouge sur papier teinté, avec des touches de blanc pour souligner les lumières. Cette différence de traitement raconte finalement deux histoires : celle d’une automobile contemporaine tournée vers la précision et la sophistication, et celle d’un patrimoine où l’élégance naît davantage de la simplicité des formes.
Atelier numérique au cœur du Festival
Contrairement à l’image traditionnelle de l’artiste automobile travaillant au crayon sur un carnet, Stefan Marjoram utilise aujourd’hui un outil résolument contemporain : un iPad.
Ce choix n’est pas seulement pratique. Il permet aussi de partager le processus créatif avec le public. Grâce aux animations montrant la progression du dessin, chacun peut observer la naissance de l’œuvre : les premières lignes hésitantes, les corrections, les recherches, puis la construction progressive de l’image finale. « Les gens aiment voir le dessin apparaître lorsqu’ils font défiler l’animation. C’est agréable qu’ils puissent comprendre tout le travail qui se cache derrière », explique-t-il. Loin de remplacer le geste artistique, la technologie devient ici son prolongement. Le stylet numérique conserve la spontanéité du croquis tout en offrant une liberté nouvelle : modifier une ligne, tester une composition, jouer avec les contrastes instantanément.
Cette capacité à donner une âme aux objets trouve aussi son origine dans son parcours professionnel. Avant de devenir une référence du dessin automobile, Stefan Marjoram a passé dix années comme directeur créatif chez Aardman Animations, le studio britannique plusieurs fois récompensé aux Oscars, connu notamment pour Wallace & Gromit et Creature Comforts. Cette expérience dans l’animation explique sans doute la vivacité de certaines de ses illustrations, notamment lorsqu’il représente les automobiles anciennes. Certains conducteurs semblent presque prendre vie : une posture, un mouvement, une expression légèrement caricaturale donnent aux scènes une dimension narrative. Car Stefan Marjoram aime raconter des histoires. Il préfère dessiner ce qu’il voit réellement plutôt que travailler uniquement à partir de photographies. Pour lui, l’observation directe permet de faire des choix plus justes : décider ce qu’il faut montrer, ce qu’il faut simplifier, ce qu’il faut laisser dans l’imaginaire. À Goodwood, cette approche prend tout son sens. Entouré de passionnés qui regardent par-dessus son épaule, il retrouve une dimension humaine du dessin. Les visiteurs échangent avec lui, les enfants observent son travail avec fascination, certains repartent même avec l’envie de dessiner à leur tour.
Le luxe de prendre le temps
À l’heure où les images automobiles sont produites en quelques secondes par des technologies toujours plus sophistiquées, Stefan Marjoram défend une autre forme de modernité : celle de l’attention. Son iPad est un outil numérique, mais son regard reste profondément humain. Il faut observer une voiture, comprendre ses proportions, sentir sa personnalité avant de pouvoir la traduire. Après avoir photographié de nombreux événements automobiles, il apprécie aussi cette nouvelle relation avec le public. Derrière un appareil photo, dit-il, il se retrouve souvent à courir d’un endroit à l’autre. En dessinant, il s’arrête. Il échange. Il partage. Une philosophie qui rejoint finalement celle de Bentley : derrière la technologie, ce sont toujours les émotions et les savoir-faire humains qui donnent du sens à un objet. Il y a trente ans, Stefan Marjoram découvrait pour la première fois le Festival of Speed de Goodwood comme simple visiteur. Jamais il n’aurait imaginé y revenir un jour comme artiste invité par Bentley. Aujourd’hui, au milieu des automobiles les plus prestigieuses du monde, il rappelle une évidence : une grande voiture ne se regarde pas seulement. Elle se ressent. Et parfois, il suffit d’un écran, d’un geste précis et d’un regard sensible pour révéler ce que la vitesse laisse habituellement derrière elle.
©DM14/07/2026 Photos : ©Bentley