Le designer italien Daniele Alessandro Capriotti, passionné par l’histoire automobile de son pays, propose une réinterprétation de la mythique Lancia Fulvia, née dans la « dolce vita » des années 60. Une démarche qui ouvre le débat sur le rôle de l’histoire d’une marque dans la stratégie de son développement futur. Design Magazine s’est entretenu avec le créateur de ce projet passionnant.
Designer professionnel depuis plus de dix ans, Daniele Alessandro Capriotti possède déjà une expérience diversifiée et internationale à son palmarès de création. Il a, au cours de sa jeune carrière, travaillé pour des noms aussi prestigieux qu’Ital Design ou Pininfarina. Les dernières années, il a mis son talent au service de marques chinoises, comme DR, implanté en Italie, ou le groupe Chery (dont les marques Omoda et Jaecoo arrivent en Europe), auprès duquel il a travaillé en Chine. Au cours des derniers mois, il souhaitait prendre un peu de recul par rapport à l’existence mouvementée des années récentes. C’était sans compter sans sa passion pour l’histoire automobile italienne, dont Lancia, qui occupe une place importante dans son cœur et sa tête…
D’autant plus que cette année, deux jalons se croisent dans l’histoire de l’automobile italienne : cinquante ans se sont écoulés depuis que la Lancia Fulvia a quitté la scène, et Lancia célèbre 120 ans d’existence. Plus qu’une coïncidence, cette convergence ouvre une question essentielle : que signifie l’héritage à une époque obsédée par la réinvention ?
De cette tension entre mémoire et modernité naît une nouvelle vision de la Fulvia signée Capriotti, non pas comme un exercice nostalgique, mais comme un manifeste de design. Une proposition de ce que pourrait devenir une icône si elle était repensée avec cohérence, audace et vision. L’idée n’est pas neuve. En effet, en 2003, le « centro stile » de Lancia présentait déjà un « revival » de la Fulvia, sous forme de concept-car au Salon IAA de Francfort. Les designers de l’époque avaient utilisé une plateforme de Fiat Punto, agrémentée d’une carrosserie et d’un habitacle particulièrement réussis.
Nouvelle ère
Le projet de Capriotti repose sur une idée simple : imaginer une Fulvia capable d’exister aujourd’hui. Non pas comme une reconstitution rétro, mais comme un modèle aligné sur le nouveau langage stylistique de Lancia, pensé pour une production en petite série exclusive — fidèle à un positionnement premium et fortement identitaire. Dans un paysage automobile dominé par le minimalisme digital et l’efficacité aérodynamique, réinterpréter un nom historique exige une grande rigueur. Chaque ligne doit avoir une raison d’être. Chaque référence au passé doit servir l’avenir.
La face avant incarne le dialogue le plus explicite entre les époques. Elle s’inspire du nouveau langage formel de Lancia, introduit avec le concept Lancia Pu+Ra HPE et développé sur la dernière Lancia Ypsilon. La calandre historique n’est plus un élément architectural figé : elle devient une signature lumineuse en forme de T, graphique et résolument contemporaine. Les feux de position triangulaires évoquent les mythiques phares ronds de la Fulvia originelle, traduits ici en un signe visuel futuriste. Ce qui était mécanique devient graphique ; ce qui était chrome devient lumière.
Sur le capot, un bandeau noir brillant souligné par un lettrage Lancia satiné affirme une élégance discrète et maîtrisée. Un geste précis, presque architectural, qui renforce le caractère intemporel de l’ensemble.
Si l’avant parle d’évolution, le profil célèbre la fidélité. Cette partie est volontairement la plus proche du modèle originel. La ligne fluide et épurée, légèrement effilée vers l’arrière, rend hommage à l’inspiration navale du dessin d’origine. L’équilibre, la légèreté et l’élégance discrète qui ont fait de la Fulvia une icône sont préservés. Pas de surenchère musculaire ni d’agressivité forcée — mais une silhouette capable de traverser les modes et les décennies.
Cette retenue n’est pas conservatrice. Elle est radicale dans son refus de céder à l’excès.
À l’arrière, tradition et innovation se rejoignent. Le hayon bicolore et les feux divisés, développés autour d’un thème semi-circulaire et horizontal, rappellent les codes stylistiques classiques de Lancia tout en introduisant une identité graphique contemporaine. Le résultat est une signature arrière à la fois familière et tournée vers l’avenir — un véritable pont symbolique entre l’âge d’or de la marque et son prochain chapitre.
Cocon de design intérieur
À l’intérieur, la philosophie voulue par Capriotti se prolonge. Inspiré lui aussi par la Pu+Ra HPE et la nouvelle Ypsilon, l’habitacle reprend l’iconique « table circulaire » développée par Cassina pour Lancia, un élément central qui repense l’espace non comme un simple cockpit, mais comme un lieu de vie. Un volant dédié et une architecture horizontale raffinée créent une sensation de précision et de sérénité. La planche de bord, enrichie d’inserts en bois et d’un logo Fulvia discret, apporte la touche finale. Chaleur plutôt que froideur technologique. Artisanat plutôt que démonstration digitale. L’atmosphère se veut élégante, enveloppante et profondément italienne — célébration du savoir-faire et du plaisir de conduire. Ce minimalisme n’est pas une posture. C’est une esthétique de la mesure.
Développé de manière indépendante, ce projet se veut aussi une invitation au dialogue. Quelle responsabilité les marques portent-elles envers leur propre histoire ? Comment réinterpréter un modèle iconique sans tomber dans la caricature ? Et quelle est aujourd’hui la valeur culturelle de l’identité automobile italienne dans un monde globalisé ? Cette vision de la Fulvia suggère que le design inspiré par l’héritage ne consiste pas à copier, mais à traduire. Il s’agit de comprendre ce qui rendait un objet significatif — proportions, équilibre, émotion — et de reformuler ces valeurs dans un langage contemporain. Ainsi, la voiture devient plus qu’un produit : un manifeste. La preuve que l’élégance a encore sa place, que la mémoire peut être progressiste, et que l’avenir du luxe réside peut-être moins dans l’excès que dans la clarté d’identité. Cinquante ans après son départ, et 120 ans après la naissance de Lancia, cette nouvelle Fulvia ne regarde pas le passé avec nostalgie. Elle regarde l’avenir avec intention.
©DM24/02/2026 Photos : ©Daniele Alessandro Capriotti