Retourner

À Saint-Nazaire, l’Orient Express Corinthian inaugure une nouvelle ère du voyage en mer

Sur les quais de Saint-Nazaire, l’air avait ce mélange de solennité et d’excitation propre aux grandes mises à l’eau. Le 29 avril dernier, sur le quai du dock Joubert, théâtre de certaines des plus grandes heures de la construction navale française, un nouveau géant des mers a été baptisé : l’Orient Express Corinthian.

Mais ici, il ne s’agit pas seulement d’un navire de plus. Avec ses 220 mètres de long et sa silhouette élancée dominée par trois voiles rigides, le Corinthian attire autant le regard qu’il intrigue. À quai, il impose déjà une promesse : celle d’un voyage qui rompt avec les standards de la croisière contemporaine. Derrière son allure de voilier futuriste, le Corinthian est d’abord un concentré d’innovation. Conçu par les Chantiers de l’Atlantique pour Orient Express et le groupe Accor, il embarque une technologie encore rare à cette échelle : la propulsion vélique. Ses trois voiles SolidSail, gigantesques panneaux rigides capables de pivoter à 360 degrés, peuvent, dans certaines conditions, faire avancer le navire uniquement grâce au vent. Lors des essais en mer, le bâtiment a atteint 12 nœuds sans recourir à ses moteurs, une performance qui, il y a encore quelques années, relevait presque de l’expérimental. Ce choix technologique n’est pas anodin. Il s’inscrit dans une tentative, encore balbutiante dans l’industrie maritime, de concilier croisière de luxe et réduction de l’empreinte carbone. Ici, le vent redevient une énergie centrale, sans pour autant renoncer au confort ni à la sécurité, assurés par une motorisation hybride au gaz naturel liquéfié.

À bord, le contraste est saisissant. Si l’extérieur évoque une forme de radicalité technologique, les intérieurs plongent dans un univers feutré, inspiré de l’âge d’or des grands voyages. Sous la direction de l’architecte Maxime d’Angeac, près de 2 000 artisans ont contribué à façonner les espaces. Bois précieux, marbres, cuirs : chaque détail semble pensé pour ralentir le regard, presque à contre-courant de la vitesse du monde contemporain.

L’héritage de l’Orient Express, issu de l’univers ferroviaire, affleure partout, sans jamais tomber dans la nostalgie. Il s’agit moins de reproduire le passé que d’en réinterpréter les codes, dans une version plus épurée, plus contemporaine.

Le luxe en version intime

Avec seulement 54 suites réparties sur quatre ponts, le Corinthian fait un pari à rebours de la croisière de masse. Ici, pas de foule ni de gigantisme ostentatoire, mais une forme de luxe discret, presque silencieux. Chaque cabine, ouverte sur la mer grâce à de larges baies vitrées, fonctionne comme un cocon autonome. Le service, assuré par des majordomes dédiés, renforce cette impression d’un voyage sur mesure. L’expérience à bord se construit par strates : gastronomie orchestrée par Yannick Alléno, bars aux ambiances contrastées, cabaret, spa Guerlain… autant d’espaces pensés non comme des attractions, mais comme des respirations.

Ce qui distingue peut-être le plus ce navire, c’est sa philosophie du voyage. Là où la croisière traditionnelle privilégie les longues traversées et les escales rapides, le Corinthian propose des itinéraires courts, de une à quatre nuits, combinables entre eux. Une manière de redonner de la souplesse au voyage, mais aussi de réintroduire une forme de lenteur choisie. En Méditerranée, en Adriatique, puis bientôt dans les Caraïbes, les escales alternent entre ports emblématiques et destinations plus confidentielles.

Le choix de Saint-Nazaire pour ce baptême n’a rien d’anecdotique. C’est ici qu’ont vu le jour des paquebots légendaires, à une époque où la mer incarnait déjà une forme d’avant-garde technologique et culturelle. En recevant le pavillon français, en présence notamment de Catherine Chabaud, le Corinthian s’inscrit dans cette filiation. Celle d’un savoir-faire industriel qui continue de se réinventer. Au fond, l’Orient Express Corinthian incarne une tension intéressante : celle entre innovation radicale et retour à des fondamentaux oubliés. Le vent comme énergie, le temps comme luxe, le voyage comme expérience. Reste à savoir si ce modèle trouvera son public — et s’il préfigure une évolution plus large du secteur. Mais une chose est certaine : à Saint-Nazaire, ce jour-là, ce n’est pas seulement un navire qui a été baptisé. C’est une certaine idée du voyage qui a repris la mer.

©DM30/04/2026 Photos : ©Accor