Face à la mer du Nord, l’architecte d’intérieur belge Britt Van Namen signe son premier projet à la côte. Un duplex où l’inox rencontre le bois brut, où le marbre dialogue avec la terre et où quelques icônes du design intègrent une architecture pensée comme un refuge.
Desk Design Magazine/Bruxelles
Grandes baies vitrées tournées vers la mer, marbres polis, cuisines spectaculaires et appartements conçus comme autant de vitrines sociales font presque partie du paysage immobilier de Knokke-Heist. À Duinbergen, quartier historiquement plus discret de la station, Britt Van Namen a choisi une autre voie. Son premier projet résidentiel à la mer ne cherche pas à rivaliser avec le spectacle extérieur. Il s’en nourrit. Installé au dernier étage d’un immeuble, organisé en duplex, le penthouse de la Résidence DNB possède un privilège rare : la mer est visible depuis chacune de ses pièces. Cette présence permanente aurait facilement pu devenir l’unique argument du projet. L’architecte d’intérieur belge a préféré en faire le point de départ d’une réflexion sur les contrastes. Dehors, il y a la mer du Nord, le vent, les nuages et cette lumière changeante qui peut faire passer le littoral belge d’un gris presque métallique à une douceur étonnante en quelques minutes. Dedans, des courbes, des tonalités sourdes, des matières naturelles et une architecture suffisamment chaleureuse pour transformer un appartement spectaculaire en véritable refuge. C’est probablement là que le projet devient intéressant : Britt Van Namen ne cherche pas à importer un décor balnéaire à l’intérieur. Elle en traduit plutôt les sensations.
Matières diverses
La première surprise vient de la cuisine. Au centre de l’espace se trouve un grand îlot arrondi en inox dont la surface réfléchit la lumière et le paysage maritime. Objet presque sculptural, il introduit immédiatement l’un des principes qui structurent tout l’appartement : confronter une matière froide à des formes douces. L’inox aurait pu donner à l’ensemble une dimension clinique. Les courbes l’en empêchent. Elles se prolongent dans l’architecture et accompagnent naturellement le regard vers les espaces de repas et de séjour. Sous les pieds, un sol en terre damée introduit une texture beaucoup plus primitive. À quelques mètres seulement se rencontrent ainsi deux expressions presque opposées de la matière : le métal industriel et la terre. Cette tension se retrouve ailleurs dans l’appartement. Une longue paroi réalisée en bois d’échafaudage traverse l’espace. Sa finition évoque presque le béton brut tout en conservant la chaleur et les irrégularités du bois. Elle n’est d’ailleurs pas uniquement décorative puisqu’elle dissimule l’escalier menant à l’étage et intègre des espaces de rangement. C’est une manière assez juste d’aborder le luxe contemporain : non plus comme une accumulation d’éléments précieux, mais comme la capacité à rendre presque invisibles les contraintes fonctionnelles. Le regard peut alors se concentrer sur quelques objets soigneusement choisis. Deux fauteuils GUBI installent des tonalités automnales dans le séjour, tandis qu’un foyer au bioéthanol ajoute une présence plus domestique à cet appartement perché au-dessus de la mer. Le vocabulaire du projet est volontairement tactile. Bois sablé, terre, inox, céramique, marbre vert et Breccia Rosato se succèdent sans rechercher l’uniformité. Dans les trois chambres, dont deux disposent de leur propre salle de bains, la pierre naturelle dialogue avec le placage de chêne sablé et les surfaces en céramique. Une telle diversité aurait facilement pu produire une impression de catalogue de matériaux. Elle fonctionne ici parce que les couleurs restent contenues et que les textures jouent davantage avec la lumière qu’avec les contrastes chromatiques. C’est aussi une évolution intéressante de l’architecture intérieure haut de gamme. Le spectaculaire n’a pas disparu, mais il s’est déplacé. Le luxe n’est plus nécessairement une grande surface de marbre parfaitement polie ou un meuble immédiatement identifiable. Il peut résider dans un raccord presque invisible, dans le toucher d’une paroi, dans la transition entre deux matières ou dans la manière dont une lumière indirecte les révèle en fin de journée. Autrement dit, dans ce que l’on ressent avant même de comprendre pourquoi on le ressent.
Objets design
L’appartement n’est pourtant pas minimaliste au sens ascétique du terme. Art et design ponctuent les espaces sans jamais les transformer en showroom. À l’étage, la pièce de télévision accueille un grand canapé réalisé sur mesure dans un violet profond. À proximité, une Flag Halyard Chair de Hans J. Wegner apporte la présence immédiatement reconnaissable du design danois. L’un des fauteuils les plus singuliers de Wegner trouve ici un environnement particulièrement approprié : suffisamment architectural pour exister comme objet, mais suffisamment détendu pour rappeler qu’il a d’abord été conçu pour être utilisé.
Ailleurs, le regard rencontre une imposante lampe-totem vintage en aluminium dessinée dans les années 1970 par Constantino Persiani pour Obor Illuminazione, ainsi qu’un objet lumineux de Gianfranco Fini pour New Lamp, lui aussi issu des seventies. Ces pièces apportent quelque chose que les intérieurs entièrement neufs ont parfois du mal à créer : une impression de temps. C’est une distinction importante. Un appartement peut être parfaitement dessiné, parfaitement exécuté et parfaitement meublé tout en donnant le sentiment d’avoir été terminé la veille. Introduire des objets qui possèdent déjà leur propre histoire casse cette perfection et lui apporte une forme de profondeur culturelle. Le vintage n’est alors plus une tendance décorative. Il devient une manière de faire dialoguer les époques. Cette volonté de dialogue se retrouve jusque dans l’organisation des volumes. Les appartements de bord de mer privilégient traditionnellement l’horizontalité : de longues façades vitrées et un espace entièrement orienté vers l’horizon. Ici, le duplex introduit une dimension verticale inhabituelle. La hauteur sous plafond et le vide entre les deux niveaux permettent aux espaces de communiquer visuellement. Le regard peut monter autant qu’il peut s’échapper vers la mer. Malgré ces volumes généreux, Britt Van Namen cherche pourtant à préserver une sensation de protection et d’intimité. C’est peut-être l’un des paradoxes les plus réussis de cette résidence : faire cohabiter grandeur et refuge.
Tout en retenue…
Une résidence secondaire n’obéit pas exactement aux mêmes règles qu’une habitation principale. Elle doit provoquer une rupture. Le simple fait d’y entrer doit signifier que le rythme change. À Duinbergen, cette rupture ne passe pourtant pas par l’accumulation des références marines. Pas de bleu obligatoire, pas de coquillages transformés en objets décoratifs, pas d’interprétation littérale de la maison de plage. La mer est déjà derrière les fenêtres. Inutile de la reproduire à l’intérieur. Cette retenue est sans doute l’une des qualités du projet. Britt Van Namen utilise le paysage comme une présence plutôt que comme un thème décoratif. Les teintes naturelles, les surfaces parfois rugueuses et la confrontation entre matériaux bruts et éléments plus raffinés semblent davantage évoquer la côte qu’en reproduire les clichés. Le projet raconte ainsi quelque chose d’assez contemporain sur notre relation à la résidence secondaire. Celle-ci n’est plus nécessairement pensée comme une version plus légère ou plus colorée de la maison principale. Elle peut au contraire devenir un lieu plus introspectif, débarrassé d’une partie du bruit visuel du quotidien. Le véritable privilège est alors moins de posséder davantage que de pouvoir ralentir. Fondé en 2015, le bureau de Britt Van Namen développe des intérieurs résidentiels et commerciaux caractérisés par l’utilisation de matériaux naturels, des palettes relativement contenues et une forme de minimalisme chaleureux. Avec la Résidence DNB, l’architecte d’intérieur signe son premier projet sur la côte belge. Le contexte n’est pas anodin. Knokke-Heist constitue depuis longtemps un territoire privilégié pour l’architecture, l’art et le design belges. Les résidences secondaires y sont devenues des terrains d’expression pour architectes, décorateurs, galeristes et collectionneurs, au risque parfois de transformer l’habitat en démonstration. La proposition de Britt Van Namen se distingue précisément parce qu’elle ne cherche pas à surjouer cette sophistication. Elle laisse parler les matériaux. Elle accepte leur rugosité. Elle associe une chaise dessinée il y a plusieurs décennies à un canapé créé spécialement pour la pièce. Elle fait côtoyer la terre et le métal, le marbre et le bois d’échafaudage, la monumentalité du volume et l’intimité d’un refuge de week-end. Le résultat possède quelque chose de très belge : une sophistication qui préfère ne pas trop insister sur le fait qu’elle est sophistiquée. Et lorsque le temps se dégrade — ce qu’il finit inévitablement par faire sur la mer du Nord — l’appartement révèle peut-être sa véritable raison d’être. Le spectacle n’est alors plus seulement la vue dont bénéficie le penthouse. C’est le contraste entre la nature qui s’agite derrière les vitrages et la douceur de ce qui se passe à l’intérieur. Dans une résidence de week-end à la mer, le vrai luxe n’est peut-être finalement pas de pouvoir sortir lorsque le soleil brille. C’est de n’avoir aucune envie de sortir lorsqu’il pleut.
©DM10/09/2026 Photos : ©Britt Van Namen