Un chantier dans la médina de Fès a donné à Salima Filali l’envie de devenir architecte. C’est en dessinant les assemblages de zelliges d’une résidence qu’elle a ensuite mesuré les possibilités de cette terre façonnée à la main. La créatrice revient sur ce qui la fascine dans cette matière, de la variation des joints aux effets de lumière, et sur les formes nouvelles qu’elle explore avec les artisans.
Desk éditorial Paris
Design Magazine : Quel rôle la rénovation d’un riad à Fès, il y a quelques années, a-t-elle joué dans votre parcours ?
Salima Filali : Je suis née en France, dans une famille d’origine marocaine, et mon père est originaire de Fès. Entre 2007 et 2009, nous avons rénové un riad traditionnel dans la médina. J’y ai découvert la sculpture sur bois et sur plâtre, le travail du cuivre et le zellige. Ce chantier a beaucoup compté dans ma décision de devenir architecte.
Après mes études en Suisse, j’ai exercé pendant six ans, notamment au Maroc. En travaillant sur une résidence, j’ai commencé à dessiner des calepinages, c’est-à-dire à définir la disposition des pièces, et à étudier les teintes et les assemblages avec les ateliers. J’ai alors vu ce que les artisans pouvaient tirer d’une matière aussi élémentaire que la terre. Chaque pièce est façonnée et taillée à la main. Cette découverte m’a donné envie de faire connaître le zellige au-delà du Maroc et de l’inscrire dans des projets contemporains.
Quand vous dessinez un motif, que vous apporte votre regard d’architecte ?
S. F. Je pense d’emblée à l’espace où le zellige va prendre place. Je regarde les matières qui vont l’accompagner, la manière dont elles vont se rejoindre et les finitions à prévoir. Sur certains projets, nous intervenons plus largement dans l’aménagement pour que le zellige fasse corps avec l’architecture. Le dessin du motif fait partie de cette réflexion sur le lieu.
Que retenez-vous de la géométrie traditionnelle et où prenez-vous des libertés ?
S. F. Sa complexité géométrique et technique est ce qui m’a donné envie d’explorer le zellige. Je travaille sur les motifs, les assemblages et les couleurs, mais aussi sur leur rythme. Les compositions traditionnelles reposent souvent sur la répétition. Dans certaines de mes créations, j’introduis des rythmes plus libres, parfois irréguliers ou aléatoires. Je travaille aussi avec des teintes plus douces et plus fraîches, qui dialoguent avec les intérieurs contemporains.
Dans Mon Jardin Intérieur, comment le végétal devient-il un motif ?
S. F. J’ai observé les fibres, les textures et les formes végétales pour voir comment les traduire dans le zellige. Le rapprochement me plaît parce que la matière elle-même vient de la terre de Fès. Cela m’a amenée à développer des motifs fins dont la perception change avec la lumière, les ombres et les nuances de couleur. D’autres références nourrissent mon travail, notamment l’architecture, les voyages, le mouvement et l’Art déco.
Que recherchez-vous dans les variations de teinte ou les irrégularités des joints ?
S. F. Elles donnent à chaque réalisation son caractère. C’est aussi ce que mes clients viennent chercher. D’une pièce à l’autre, on perçoit le geste de l’artisan et le temps qu’il a fallu pour façonner la matière. Cette singularité explique, à mes yeux, pourquoi le zellige traverse les époques. Comme la marqueterie de paille ou le tissage, il continue de trouver sa place parce que des créateurs en renouvellent les usages.
Comment choisir un zellige pour un intérieur contemporain ?
S. F. Je pars de l’architecture du lieu, de l’atmosphère recherchée et des matières avec lesquelles le zellige va dialoguer. Dans un décor Art déco, il peut entrer dans une composition riche en motifs et en couleurs. Dans un intérieur plus sobre, ses nuances et ses reliefs peuvent suffire. Il peut trouver sa place aussi bien dans un chalet que dans un hôtel en Provence ou un appartement haussmannien à Paris.
Je conseillerais de choisir le motif et les teintes en fonction du lieu. On associe encore volontiers le zellige à un registre orientaliste. En portant d’abord attention à la matière, à ses reliefs et à la façon dont elle accroche la lumière, on découvre d’autres manières de l’intégrer à l’architecture.
Vous avez présenté un paravent, une table basse et un guéridon à la Morocco Design Week, à Casablanca. Qu’ouvre cette première série de mobilier ?
S. F. Avec Les Verts de Mon Jardin, j’ai commencé à explorer des pièces presque sculpturales. J’aimerais poursuivre dans cette direction et imaginer des objets qui sollicitent le zellige autrement. Le passage au mobilier ouvre des possibilités de formes et d’usages que j’ai envie d’approfondir.
Quelle place souhaitez-vous donner au zellige dans l’univers du luxe ?
S. F. J’aimerais que des projets haut de gamme, au Maroc comme à l’international, contribuent à changer le regard porté sur l’artisanat marocain. Cela passe par le niveau d’exigence que nous nous fixons avec les ateliers et par la place donnée à leur travail dans chaque réalisation. Mon ambition est que le zellige soit reconnu comme un art à part entière.
©DM05/11/2026 – Photos : ©Salima Filali