Cinq ans après s’être éloigné du devant de la scène automobile, Lapo Elkann revient là où on l’attendait peut-être le moins : au volant de la minuscule Fiat Topolino.
Desk Design Magazine/Turin
La Fiat Topolino fait un come-back étonnant sur la scène automobile mondiale. Avec Fabrizio Giugiaro, Lapo Elkann en imagine deux one-offs, Top. L et Top. J, qui ressuscitent à leur manière l’esprit des légendaires spiaggine de la Dolce Vita. Derrière leur apparente légèreté se cache pourtant une histoire très italienne, faite de design, de famille, de Turin et d’une certaine conception de l’automobile comme objet de plaisir. Pour son retour dans le monde automobile, Lapo Elkann aurait pu choisir une supercar. Une automobile de plusieurs centaines de chevaux, construite en quelques exemplaires et suffisamment spectaculaire pour annoncer son retour dans le monde automobile. Il a préféré une Fiat Topolino. Ce choix dit probablement beaucoup plus sur le personnage qu’une énième hypercar. Présentées en première mondiale au Salone Auto Torino 2026, les Top. L et Top. J sont deux réinterprétations radicalement différentes de la petite Fiat électrique. Elles constituent surtout la première collaboration entre Lapo Elkann et Fabrizio Giugiaro, fils de Giorgetto Giugiaro et aujourd’hui l’une des forces créatives de GFG Style. Le projet est né d’une amitié ancienne, d’une passion commune pour l’automobile et le design et, selon les deux hommes, d’une envie de travailler ensemble depuis longtemps. Surtout, ils ont volontairement décidé de ne pas commencer leur collaboration par une automobile puissante, exclusive et inaccessible. Leur conviction est presque un manifeste : la passion automobile ne se mesure pas au nombre de chevaux et même la voiture la plus simple peut devenir désirable lorsqu’elle est portée par une idée forte.
Dolce vita
Impossible pourtant de regarder ces deux petites voitures ouvertes sans penser aux images d’une autre Italie : Capri, Portofino, Forte dei Marmi, les yachts, les chemises en lin et ces étranges petites Fiat dépouillées de leurs portes qui transportaient la jet-set de la plage au port. La spiaggina est de retour. Mais en 2026, elle est électrique. L’histoire rend le projet encore plus savoureux. Lapo Elkann n’est évidemment pas un amateur d’automobile comme les autres. Petit-fils de Gianni Agnelli et frère de John Elkann, président de Stellantis, il appartient à la famille dont l’histoire est indissociable de celle de Fiat et de Turin. Or les spiaggine appartiennent elles-mêmes à cet imaginaire. La Fiat 500 Jolly, réalisée par Ghia à partir de la fin des années 1950, incarnait une automobile aussi irrationnelle qu’irrésistible : portes supprimées, carrosserie ouverte, sièges en osier et petite capote destinée essentiellement à protéger ses occupants du soleil. Une voiture conçue moins pour voyager que pour passer du yacht à la plage ou de la villa à la terrasse d’un grand hôtel. Elle devint rapidement l’un des accessoires de cette Dolce Vita méditerranéenne dont l’Italie a fait une forme d’art de vivre. Près de sept décennies plus tard, le petit-fils de l’Avvocato reprend finalement le même principe : transformer une Fiat populaire en objet de désir estival. Ce n’est pas vraiment du rétro-design. C’est presque une tradition familiale. Fabrizio Giugiaro et Lapo Elkann ont cependant choisi de ne pas créer deux voitures identiques. La première, baptisée Top. L — le L signifie Love— est la plus radicale. Basse, totalement ouverte et réduite à deux places, elle transforme la Topolino en minuscule speedster. Plus de portes, plus de toit et presque plus rien de superflu. La carrosserie adopte une sophistiquée teinte aquamarine mate tandis que l’habitacle associe cuir aquamarine et Alcantara. Son inspiration revendiquée est étonnamment éloignée de l’univers Fiat : « Little Bastard », la légendaire Porsche 550 Spyder de James Dean. Il ne s’agit évidemment pas d’en reproduire les lignes ou les performances, mais d’en retrouver l’attitude, celle d’une automobile capable de provoquer une émotion avant même d’avoir commencé à rouler. « S’il y a une idée forte derrière elle, n’importe quelle voiture peut devenir exceptionnelle. », résume Fabrizio Giugiaro. Pour lui comme pour Lapo Elkann, l’émotion automobile ne dépend ni de la puissance, ni du prix, ni des dimensions. Une philosophie particulièrement intéressante à l’heure où l’industrie semble parfois mesurer la désirabilité d’une voiture à la taille de sa batterie, à sa puissance ou à la diagonale de ses écrans. La seconde création est peut-être encore plus personnelle. Top. J — J comme Joy — conserve moins de trois mètres de longueur mais parvient à accueillir quatre personnes. L’astuce consiste à installer les occupants dos à dos, transformant la minuscule Fiat en un étonnant objet de convivialité. Plus surprenant encore, ses couleurs racontent directement l’histoire de la famille Agnelli. La combinaison de bleu et de vert s’inspire d’une Ferrari 166 MM des années 1950 ayant appartenu à Gianni Agnelli, tout en rendant hommage à Umberto Agnelli, qui appréciait lui aussi la personnalisation de ses automobiles dans des nuances de bleu et de vert. À l’intérieur, GFG Style et Elkann mélangent cuir et tissu éponge, matériau presque idéal pour une automobile destinée aux vacances balnéaires. Une capote en toile remplace le toit conventionnel et protège du soleil ou de la pluie sans faire disparaître cette sensation de liberté recherchée par les designers. Sur les images diffusées avec le projet, la Top. J posée directement sur le sable semble d’ailleurs moins appartenir à un salon automobile qu’au parking d’un beach club de Porto Cervo. Et c’est probablement exactement le but recherché.
Le retour de Lapo
Derrière le charme de ces deux petites voitures se cache toutefois une autre histoire : le retour de Lapo Elkann dans la création automobile. Pendant des années, il fut l’un des personnages les plus flamboyants de l’univers automobile italien. Avec Garage Italia, il avait fait du car tailoring sa spécialité, travaillant la couleur, les matières et les exemplaires uniques avec une approche souvent plus proche de la mode, du design et de la culture lifestyle que de la préparation automobile traditionnelle. En 2018, il avait d’ailleurs déjà revisité l’esprit de la spiaggina en collaborant avec Pininfarina autour d’une Fiat 500 ouverte, dépourvue de toit et dotée notamment d’une banquette arrière évoquant celle d’un bateau. Puis Lapo Elkann s’était progressivement retiré. En octobre 2021, après la cession de Garage Italia au groupe suisse Youngtimers, il quittait ses fonctions au sein de l’entreprise. Depuis, il s’était largement tenu à distance de cette scène automobile qui avait pourtant constitué l’un de ses terrains d’expression privilégiés. Top. L et Top. J marquent donc un retour significatif. Il serait naturellement prématuré d’y voir la naissance d’une nouvelle entreprise automobile Lapo Elkann. Le communiqué de GFG Style est néanmoins explicite sur un point : les deux hommes considèrent ces premières créations comme le début d’un parcours qu’ils souhaitent poursuivre dans le temps. Et le programme va déjà plus loin puisque GFG Style annonce qu’une troisième interprétation de la Topolino a été réalisée avec Lapo Elkann. Le retour semble donc moins anecdotique qu’il n’y paraît. L’autre personnage essentiel de cette histoire est évidemment Fabrizio Giugiaro. Le nom Giugiaro appartient depuis plus d’un demi-siècle au patrimoine mondial du design automobile. Giorgetto Giugiaro a signé certaines des silhouettes les plus importantes de l’automobile moderne et poursuit aujourd’hui cette aventure avec son fils au sein de GFG Style. Mais l’entreprise revendique une différence essentielle : elle ne veut pas être uniquement un studio qui livre des dessins. En 2026, GFG Style prévoit d’avoir réalisé six one-offs entièrement développés et construits à Turin. L’entreprise insiste sur sa capacité à partir d’une feuille blanche, développer le style et la partie technique, réaliser les modèles puis parvenir jusqu’à une automobile réelle et fonctionnelle. C’est aussi une manière de rappeler que Turin reste autre chose qu’un musée de l’industrie automobile italienne. La ville où s’est écrite une partie fondamentale de l’histoire automobile européenne continue de produire des idées, des objets et de nouveaux langages pour la mobilité. Et si Top. L et Top. J étaient finalement plus révélatrices des nouvelles formes du luxe automobile que beaucoup de supercars ? Elles ne revendiquent ni 1000 chevaux, ni 300 km/h, ni chronomètre spectaculaire. Leur point de départ est au contraire l’une des automobiles électriques les plus simples du marché. Et elles ne cherchent même pas à dissimuler cette simplicité. Elles lui donnent de la valeur grâce au dessin, à la couleur, aux matières, à l’exclusivité et, surtout, à l’histoire. C’est précisément ce que faisaient autrefois les spiaggine. Une modeste Fiat pouvait devenir, après son passage entre les mains d’un carrossier italien, un objet suffisamment chic pour évoluer entre les villas de la Riviera, les grands hôtels et les yachts de la Méditerranée. L’automobile de luxe n’était pas nécessairement la plus grande ou la plus rapide. C’était parfois simplement celle que personne d’autre ne possédait. En ce sens, Fabrizio Giugiaro et Lapo Elkann ne réinventent peut-être pas seulement la Topolino. Ils remettent au goût du jour une conception profondément italienne du luxe : prendre quelque chose de simple, supprimer le superflu, choisir les bonnes matières, y ajouter une dose d’irrévérence et lui donner une histoire.
©DM15/09/2026 Photos : ©GFG