280 ch, un châssis affûté et un tempérament bien réel. Le Junior Veloce prouve qu’une plateforme partagée peut encore donner naissance à une Alfa. Mais son habitacle et sa faible autonomie rappellent aussi les limites de l’exercice.
Par Dominique Fontignies
Il y a des marques automobiles que l’on achète et d’autres auxquelles on appartient un peu. Alfa Romeo fait incontestablement partie de la seconde catégorie. Une Alfa n’a d’ailleurs jamais eu besoin d’être parfaite. Elle devait avant tout provoquer quelque chose : l’envie de se retourner après l’avoir garée, de choisir une route secondaire plutôt que l’autoroute, voire d’accepter quelques défauts en échange d’un supplément de caractère. Voilà pourquoi le Junior est beaucoup plus important qu’il n’en a l’air. Sur le papier, il s’agit d’un B-SUV, cette catégorie devenue incontournable en Europe. Mais derrière le scudetto se pose une question autrement plus intéressante : que reste-t-il de l’identité d’une marque lorsque l’industrie impose plateformes, motorisations, architectures électroniques et composants communs ?
Gènes communs
Le Junior appartient à la grande famille technique Stellantis et partage donc une partie de ses gènes avec plusieurs modèles de Peugeot, Opel, Jeep ou Fiat. Pour une marque généraliste, rien de particulièrement troublant. Pour Alfa Romeo, dont l’histoire s’est construite autour d’automobiles à forte personnalité, l’exercice est forcément plus délicat. Cela commence par le design. Le Junior possède incontestablement des signes distinctifs Alfa Romeo : son regard, ses ailes arrière généreuses, certains clins d’œil au coda tronca et surtout le traitement du fameux scudetto. Pourtant, ses proportions générales restent celles d’un petit crossover contemporain. Là où une Giulia affirme immédiatement sa personnalité par sa silhouette, le Junior doit davantage compter sur ses détails graphiques pour revendiquer son appartenance à la famille. C’est sans doute ce qui dérange certains Alfisti. Non pas que le Junior soit une voiture disgracieuse, loin de là. Mais il donne parfois davantage l’impression d’être une interprétation Alfa Romeo d’une architecture Stellantis qu’une automobile autour de laquelle toute l’architecture aurait été développée. Cette impression devient plus perceptible encore lorsqu’on s’installe à bord. Le combiné d’instruments inspiré des traditionnels cannocchiali, le petit volant et surtout les spectaculaires sièges Sabelt de notre Veloce apportent une dose bienvenue de théâtre italien. Mais certains plastiques, commandes et détails de finition paraissent plus proches de ceux d’un B-SUV généraliste que de l’univers que l’on souhaiterait associer à Alfa Romeo. Pour les experts de Design Magazine, c’est une remarque qui a son importance. Le design ne se limite pas au dessin d’une carrosserie : il repose aussi sur la cohérence entre l’objet, les matériaux, leur toucher et l’expérience qu’ils procurent. Or le Junior promet parfois visuellement davantage qu’il ne délivre tactilement. Et puis on démarre. C’est précisément à ce moment que la Veloce commence à faire oublier une bonne partie des critiques. Car les ingénieurs d’Alfa Romeo n’ont manifestement pas considéré qu’une puissance supérieure et quelques attributs esthétiques suffiraient à transformer une plateforme commune en véritable Alfa. Avec ses 280 ch et 345 Nm, la version électrique Veloce passe de 0 à 100 km/h en 5,9 secondes. Mais les chiffres racontent finalement assez mal ce qui la différencie du reste de la gamme. Voies élargies, suspension abaissée et raffermie, freinage renforcé, direction particulièrement directe et surtout différentiel mécanique à glissement limité Torsen transforment beaucoup plus profondément son caractère.
Qualités routières
Dès les premiers virages, le train avant surprend par son mordant. La direction est rapide, presque inhabituelle pour un petit crossover électrique, et la voiture entre en courbe avec une spontanéité qui incite rapidement à augmenter le rythme. Le différentiel permet aux roues avant d’exploiter efficacement les 280 ch et la caisse reste remarquablement bien tenue lorsque les virages commencent à s’enchaîner. C’est ici que l’on retrouve quelque chose d’Alfa Romeo. Pas la délicatesse d’une propulsion comme la Giulia, évidemment, ni le caractère d’un moteur italien que l’on emmène chercher les hauts régimes. Mais une volonté très perceptible de privilégier les sensations et l’agilité plutôt que la neutralité absolue. Alfa aurait pu se contenter de fabriquer un crossover électrique rapide. La marque a préféré lui donner du caractère. L’accélération est vigoureuse sans être caricaturale. La puissance arrive immédiatement et permet de dépasser avec une facilité déconcertante. Mais l’électricité crée aussi un paradoxe : le Junior Veloce va parfois plus vite qu’il ne le laisse ressentir. Sans montée en régime ni passage de rapports, une partie du crescendo mécanique traditionnellement associé aux Alfa disparaît. Cela pose d’ailleurs une question qui dépassera largement le seul Junior : comment une marque dont une partie de l’émotion reposait historiquement sur ses moteurs peut-elle recréer cette dimension dans le silence de l’électrique sans tomber dans les artifices numériques ? Le confort révèle l’autre facette de cette recherche de sportivité. Avec ses grandes roues de 20 pouces et sa suspension spécifique, la Veloce n’est pas une petite électrique moelleuse. Sur une belle route, l’amortissement maintient parfaitement la caisse et participe au plaisir de conduite. Sur les raccords, pavés et revêtements dégradés, la fermeté se fait nettement davantage sentir. Les magnifiques sièges Sabelt offrent quant à eux un excellent maintien latéral, même si leur caractère sportif pourra se révéler moins séduisant au terme d’un long trajet.
Batteries dépassées ?
Le Junior Veloce assume donc clairement un choix : le comportement avant le confort absolu. Une décision qui pourrait presque paraître rassurante pour une Alfa Romeo. Le véritable problème du voyage se situe plutôt quelques centimètres plus bas, dans la batterie. Avec environ 51 kWh réellement utilisables, elle paraît déjà modeste face aux standards actuels. L’autonomie WLTP de la Veloce tourne autour de 330 kilomètres et, dans des conditions réelles, il faut plutôt envisager quelque 250 à 300 kilomètres selon le rythme, la température et le parcours. Ce n’est pas réellement un problème dans une utilisation urbaine ou périurbaine, surtout si l’on recharge chez soi. Mais une Alfa Romeo devrait aussi donner envie de partir. Bruxelles-Milan, Paris-Turin ou un week-end improvisé dans les Alpes prennent une autre dimension lorsque les arrêts recharge deviennent une composante régulière du voyage. C’est probablement le paradoxe le plus frustrant de cette Veloce : son châssis donne envie de continuer lorsque sa batterie commence déjà à suggérer de chercher une borne. Pourtant, il serait injuste de juger le Junior uniquement à travers les attentes des passionnés historiques. Car le marché, lui, semble avoir rendu un verdict beaucoup plus favorable. Alfa Romeo annonçait plus de 60.000 commandes de Junior à la fin de 2025 et le modèle s’est rapidement imposé comme l’un des moteurs du redressement commercial de la marque. Les immatriculations mondiales d’Alfa Romeo ont progressé de plus de 20 % en 2025, tandis que la croissance européenne dépassait 30 %. Une nuance s’impose néanmoins : le succès du Junior n’est pas nécessairement celui de sa déclinaison électrique. La majorité des acheteurs privilégie les autres motorisations disponibles. Le marché semble donc valider le concept du Junior – son format, son positionnement et son style – davantage qu’une conversion massive des clients Alfa Romeo au tout électrique.
Modèle utile ?
C’est précisément ce qui rend la voiture intéressante au-delà du simple essai automobile. Le Junior symbolise presque parfaitement le dilemme auquel sont confrontées aujourd’hui les marques de caractère. L’industrie exige plateformes communes, composants partagés, économies d’échelle et architectures standardisées. Mais une Alfa Romeo doit utiliser cette rationalité industrielle tout en continuant à donner l’impression qu’elle fabrique des objets profondément irrationnels. Le Junior Veloce n’y parvient pas partout. Son habitacle aurait mérité des matériaux plus valorisants. Son autonomie limite sa polyvalence. Ses proportions ne possèdent pas l’évidence esthétique d’une Giulia. Et celui qui recherche dans chaque Alfa une filiation directe avec les grandes créations d’Arese pourra légitimement rester sceptique.
Mais il suffit de reprendre le volant pour qu’une partie de ces objections perde de son importance. La direction, le train avant et le différentiel deviennent soudain plus intéressants que le plastique d’une contre-porte. Et le fait même que des ingénieurs aient jugé nécessaire d’installer un véritable différentiel mécanique et de retravailler profondément le châssis à une époque où tant de voitures se différencient principalement par leurs écrans est plutôt réjouissant. Le Junior Veloce n’est probablement pas l’Alfa Romeo dont rêvaient les puristes. Il est peut-être, en revanche, l’Alfa Romeo dont la marque avait besoin. Son succès montre qu’elle peut séduire une nouvelle clientèle, y compris des automobilistes qui n’ont jamais possédé d’Alfa auparavant. Reste une question, beaucoup plus intéressante que celle de savoir combien de composants le Junior partage avec une Peugeot ou une Opel : combien de compromis une marque de caractère peut-elle accepter avant de compromettre précisément ce caractère ? Avec le Junior Veloce, Alfa Romeo s’approche parfois dangereusement de cette frontière.
©DM29/08/2026 Photos : ©Pierre Fontignies pour Design Magazine