Une maison en bois face à la mer, des promenades entre forêts et prairies, quelques villes où le design fait partie du quotidien et, surtout, cette impression rare que personne ne semble pressé. Autour de Kolding, dans le sud du Jutland, le Danemark offre une autre définition du luxe : de l’espace, du silence et une certaine intelligence de la simplicité.
Reportage à Sjølund, par Dominique Fontignies
Il faut probablement commencer par ouvrir la porte et sortir sur la terrasse. Devant soi, la mer. Autour, quelques maisons en bois, de l’herbe, des arbres et cette lumière nordique qui semble avoir été inventée pour les photographes et les architectes. À Sjølund, petite localité posée sur la côte danoise au nord-est de Kolding, les journées peuvent commencer ainsi, sans programme véritablement défini. On comprend assez rapidement pourquoi les Scandinaves ont fait de la maison un sujet presque culturel. Celle où nous avons posé nos valises est typiquement danoise : construction en bois, volumes simples, grandes ouvertures vers l’extérieur et intérieur débarrassé de tout ce qui pourrait paraître inutile. Rien de démonstratif. Tout semble plutôt avoir été pensé pour rendre la vie légèrement plus agréable. Le matin, on descend vers la mer pour marcher avant le petit-déjeuner. Le soir, on recommence, cette fois avec le soleil qui descend progressivement sur l’eau. Entre les deux, on cuisine, on lit, on laisse parfois simplement passer le temps. Après quelques jours, ce rythme finit par devenir étonnamment naturel. C’est peut-être là que l’on comprend le mieux le design danois. Pas nécessairement devant une chaise de Hans Wegner ou une lampe de Poul Henningsen, mais dans cette manière de considérer que l’esthétique doit d’abord améliorer le quotidien. La lumière, les matières naturelles, les objets utiles et une relation permanente avec l’extérieur composent un environnement où le superflu paraît soudain très encombrant.
À quelques kilomètres de là, Skamlingsbanken offre une autre façon de prendre la mesure du paysage. On laisse la voiture sur les hauteurs et l’on continue à pied. C’est précisément le genre d’endroit où il serait dommage de chercher à aller vite. Le chemin traverse les bois, puis s’ouvre sur de vastes prairies. Vaches et moutons semblent disposer de beaucoup plus d’espace que nécessaire, avant que le paysage ne plonge progressivement vers la côte. Depuis les hauteurs, le regard porte loin sur le Petit Belt et la campagne du sud du Jutland. Puis on descend vers l’eau. Quelques kilomètres à pied suffisent pour provoquer cette sensation physique assez particulière que procurent les paysages nordiques : de l’air, du vent (quelques averses de pluie aussi…), une lumière changeante et très peu de bruit. Le luxe, ici, n’est décidément pas affaire de marbre ou de service en gants blancs.
L’art de vivre « design »
Cette simplicité n’a pourtant rien de négligé. Au contraire. En parcourant les villes de la région, on remarque rapidement le soin que les Danois accordent à leurs intérieurs. Les boutiques consacrées à la maison sont nombreuses : céramiques, vaisselle, verrerie, textiles, bougies, luminaires et petits meubles transforment parfois le shopping le plus anodin en leçon informelle de décoration. Le fameux design scandinave n’est pas confiné aux musées ou aux intérieurs spectaculaires publiés dans les magazines. Il appartient à la vie quotidienne. On achète une assiette ou un vase avec une attention que d’autres réserveraient peut-être à un vêtement. À Vejle, par exemple, la longue rue piétonne rassemble boutiques de mode, enseignes indépendantes, vintage et magasins de design ; on y trouve même des adresses spécialisées dans l’artisanat et les objets produits au Danemark.
Mais avant Vejle, il y a Kolding, à une vingtaine de minutes de Sjølund. La ville possède exactement la bonne dimension pour une escapade de quelques heures. Assez grande pour offrir cafés, restaurants, commerces et culture ; suffisamment petite pour que l’on puisse encore la parcourir à pied sans véritable itinéraire. Au-dessus de la ville veille Koldinghus, l’ancien château royal. En contrebas subsistent quelques maisons anciennes et des rues où il est agréable de s’attarder. Kolding entretient surtout une relation très naturelle avec la création contemporaine : elle abrite la Design School Kolding, dont les formations et recherches explorent aujourd’hui le design bien au-delà de sa seule dimension esthétique.
Le soir, on peut dîner chez Rafaels, dans Slotsgade. Cuisine italienne, ambiance détendue et cette capacité très danoise à rendre les endroits agréables sans les surcharger. Puis rentrer vers Sjølund alors que la lumière s’étire encore au-dessus de la côte.
Vejle et Aarhus
Une autre journée peut être consacrée à Vejle. La ville offre un contraste intéressant avec la tranquillité de Sjølund : davantage de mouvement, de commerces et d’architecture contemporaine, mais toujours à une échelle humaine. Sa rue piétonne s’étire sur environ 900 mètres et constitue l’un des principaux pôles commerciaux de la région. Derrière les enseignes internationales apparaissent des boutiques indépendantes, des magasins de décoration et quelques adresses consacrées au design. Mais Vejle mérite surtout que l’on pousse jusqu’à son front de mer. La ville s’est transformée en laboratoire d’architecture contemporaine, dont Fjordenhus, œuvre d’Olafur Eliasson, constitue l’expression la plus spectaculaire. Posé directement dans le fjord, le bâtiment rappelle que l’architecture danoise sait être beaucoup plus expressive que le minimalisme auquel on la réduit parfois.
Pour une immersion urbaine plus importante, il faut pousser jusqu’à Aarhus. La deuxième ville du pays possède l’énergie que lui apporte son importante population étudiante, de bonnes adresses, des boutiques et une scène culturelle suffisamment riche pour justifier une journée entière. Son emblème contemporain est devenu ARoS, un nouveau musée d’Art moderne. On y vient pour les collections, mais presque autant pour monter sur le toit et pénétrer dans « Your rainbow panorama », l’installation circulaire d’Olafur Eliasson. Un anneau de verre coloré, posé au sommet du musée, permet de parcourir la ville à 360 degrés tout en la faisant successivement basculer dans le rouge, le jaune, le vert, le bleu ou le violet. Le paysage urbain devient lui-même une œuvre dont la perception change à chaque pas. C’est spectaculaire sans être gratuit : une belle illustration, finalement, de cette culture danoise où architecture, art et espace public entretiennent une conversation permanente.
Utopie à taille humaine
À l’opposé de cette architecture contemporaine, Christiansfeld mérite une autre journée. Fondée au 18èmesiècle par la communauté morave, la petite ville est aujourd’hui inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Son urbanisme remarquablement préservé, ses rues rectilignes et ses constructions homogènes racontent une vision presque utopique de la communauté : rationnelle, fonctionnelle et égalitaire. Christiansfeld constitue une étape particulièrement cohérente dans ce voyage. Car derrière des siècles d’écart, on y retrouve déjà quelques idées que l’on associe aujourd’hui volontiers au design nordique : la fonctionnalité, la sobriété, l’attention portée à la communauté et l’idée que l’environnement dans lequel nous vivons influence notre qualité de vie. Et c’est précisément ce qui rend cette partie du Danemark si séduisante. On pourrait multiplier les visites, remplir les journées et transformer la semaine en road trip. Ce serait probablement passer à côté de l’essentiel. L’idéal consiste plutôt à alterner. Un musée le matin, une plage l’après-midi. Kolding aujourd’hui, rien demain. Aarhus pour l’effervescence, puis retour à la maison de Sjølund pour dîner face à la mer. Car après une semaine, les souvenirs les plus persistants ne sont pas forcément ceux que l’on avait prévu de rapporter. Ce sont les promenades du matin. Une prairie descendant vers la mer. Une tasse posée sur une table en bois. Le silence d’une plage presque vide. Une boutique où chaque objet semble avoir été choisi plutôt qu’accumulé. Et ces longues soirées d’été pendant lesquelles personne ne semble vraiment avoir envie de rentrer. Le Danemark possède certaines des signatures les plus célèbres du design mondial. Pourtant, dans le sud du Jutland, on finit par comprendre que son plus beau design est peut-être une manière d’organiser la vie. Moins de choses. Plus d’espace. Du temps pour marcher. Et, surtout, cette tranquillité que l’on avait presque oublié être un luxe.
CARNET D’ADRESSES — Le Danemark côté design
Dormir face à la nature. L’expérience la plus cohérente reste celle que nous avons choisie : louer une maison danoise en bois autour de Sjølund, idéalement à quelques pas de la mer. Pour une parenthèse plus hôtelière, Hotel Koldingfjord constitue une belle alternative près de Kolding : le cadre boisé au bord du fjord permet de conserver ce rapport permanent à la nature qui donne tout son sens au séjour.
Dîner à Kolding. Au centre-ville, Rafaels Restaurant est une adresse que nous avons particulièrement appréciée. Installé dans un ancien magasin d’antiquités, le restaurant revendique une cuisine italienne maison à partir de produits locaux ou directement importés d’Italie. L’atmosphère est chaleureuse et sans affectation. Une bonne adresse pour terminer une journée entre Koldinghus, boutiques et design.
Rafaels Restaurant
S’offrir une nuit à Aarhus. Pour transformer l’excursion à Aarhus en escapade de deux jours, deux options ont du caractère. Villa Provence Hotel est une petite adresse de 35 chambres et quatre suites, toutes différentes, au cœur de la ville et à distance de marche d’ARoS et du quartier latin. Plus nordique dans son approche, SOFS Boutique Hotel associe influences Art déco, couleurs scandinaves et démarche durable.
Une table pour comprendre la nouvelle cuisine danoise. À Aarhus, Restaurant Domestic pousse beaucoup plus loin la philosophie du séjour : cuisine gastronomique revendiquant une approche locale, durable et ancrée dans son environnement. Une manière de retrouver dans l’assiette les mêmes valeurs que dans le design danois : origine des matières, fonctionnalité, simplicité apparente et attention au détail.
Restaurant Domestic
Dormir dans l’histoire. Si l’on souhaite consacrer davantage de temps à Christiansfeld, Tyrstrup Kro offre une intéressante alternative à la maison traditionnelle de Sjølund. Cette auberge historique accueille des voyageurs depuis 1756 et compte aujourd’hui 27 chambres et suites, avec mobilier ancien et restaurant. Elle permet de prolonger la visite de la ville par une nuit dans une atmosphère beaucoup plus classique encore.
Tyrstrup Kro
Le conseil de Design Magazine. Ne cherchez surtout pas à changer d’hôtel chaque soir. Installez-vous cinq à sept jours dans une maison autour de Sjølund et utilisez-la comme camp de base. Kolding et Christiansfeld sont réservés aux journées courtes ; Vejle à une escapade architecture-shopping ; Aarhus à la grande journée culturelle, éventuellement avec une nuit sur place. Et conservez volontairement une ou deux journées sans programme : plage, promenade à Skamlingsbanken, cuisine à la maison et dîner face à la mer. C’est probablement à ce moment-là que l’on comprend le mieux le Danemark.
©DM28/08/2026 Photos : ©Design Magazine