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Jasper Johns à Bilbao : l’Amérique en clair-obscur

Il est, à 96 ans aujourd’hui, l’un des artistes les plus célèbres du vingtième siècle, et l’un des plus énigmatiques. Le Guggenheim Bilbao lui consacre une rétrospective intitulée Jasper Johns: Night Driver. Une occasion idéale de redécouvrir celui qui a bouleversé la peinture américaine.

Par Dominique Fontignies

Le Musée Guggenheim de Bilbao nous offre une agréable perspective culturelle estivale, en nous faisant redécouvrir celui qui a profondément bouleversé la peinture américaine en faisant entrer les objets les plus ordinaires dans le champ de l’art. Drapeaux, cibles, cartes géographiques, chiffres ou lettres… Sous son pinceau, ces symboles familiers deviennent des territoires d’interprétation où rien n’est jamais totalement explicite. Né en 1930 à Augusta, en Géorgie, Jasper Johns grandit entre la Caroline du Sud et New York. Lorsqu’il s’installe définitivement dans cette dernière en 1953, il rencontre trois personnalités qui marqueront durablement son parcours : l’artiste Robert Rauschenberg, le compositeur John Cage et le chorégraphe Merce Cunningham. Ensemble, ils participent à une véritable révolution culturelle qui détourne l’art américain de l’expressionnisme abstrait pour ouvrir la voie à une nouvelle manière de regarder le quotidien. En 1954, Johns réalise ce qui deviendra l’une des œuvres les plus célèbres de l’histoire de l’art moderne : son premier American Flag. Le choix est aussi simple que radical. Pourquoi peindre un drapeau que chacun connaît déjà ? Justement parce que le sujet est immédiatement identifiable. L’attention du spectateur ne se porte plus sur ce qui est représenté, mais sur la matière, la texture, la couleur et le geste du peintre. Une démarche qui fera de Jasper Johns l’un des précurseurs du Pop Art, tout en annonçant également le minimalisme et l’art conceptuel.

Vocabulaire visuel

Les Targets, les Numbers, les Maps ou encore les séries consacrées aux lettres de l’alphabet constituent rapidement un vocabulaire visuel immédiatement reconnaissable. Pourtant, réduire Jasper Johns à ces images iconiques serait une erreur. Son œuvre explore inlassablement la mémoire, le temps, la perception et le processus même de création. Il expérimente l’encaustique, accumule les collages, multiplie les superpositions et joue avec les références à l’histoire de l’art comme avec les objets du quotidien. Chaque tableau devient une énigme visuelle plutôt qu’une affirmation. C’est précisément cette richesse que met en lumière Night Driver, la grande exposition présentée à Bilbao jusqu’au 12 octobre 2026. Réunissant près de 140 œuvres – peintures, sculptures, dessins, gravures, livres d’artiste et même un décor de scène – cette rétrospective couvre plus de sept décennies de création. Des premiers drapeaux des années 1950 jusqu’aux œuvres des années 2000, elle révèle la remarquable cohérence d’un artiste qui n’a jamais cessé de revisiter les mêmes thèmes sans jamais les répéter.

Le titre de l’exposition, Night Driver, emprunté à un dessin réalisé en 1960, résume parfaitement l’univers de Jasper Johns. Comme un conducteur progressant dans l’obscurité, le visiteur avance entre certitudes et ambiguïtés. Les images lui sont familières, mais leur signification demeure insaisissable. Chez Johns, le mystère ne réside jamais dans ce que l’on voit, mais dans la manière dont on le regarde.

Bannière étoilée

Présentée dans l’écrin spectaculaire imaginé par Frank Gehry, cette rétrospective rappelle aussi combien le Guggenheim Bilbao demeure l’une des grandes destinations européennes pour l’art moderne et contemporain. Après Ruth Asawa et avant les expositions consacrées à Pipilotti Rist ou Steve McQueen, le musée offre un hommage magistral à un artiste dont l’influence continue de traverser plusieurs générations de créateurs. Plus de soixante-dix ans après avoir peint son premier drapeau américain, Jasper Johns demeure une figure singulière. Ni véritablement pop, ni totalement abstrait, ni conceptuel au sens strict, il occupe une place à part dans l’histoire de l’art. Son œuvre nous rappelle que les images les plus ordinaires peuvent encore susciter l’étonnement, pour peu que l’on accepte de les regarder autrement. C’est sans doute là le plus grand luxe que nous offre cette exposition : celui de réapprendre à voir.

Jusqu’au 12 octobre 2026, au Guggenheim Bilbao.

©DM04/08/2026 Photos : ©Museo Guggenheim Bilbao